Le niqab entre la menace et la surenchère
Après la France, voilà que le débat sur le niqab (ou voile intégral) traverse l'Atlantique et crée des remous chez nous. Il a suffit d'un unique cas pour que la machine médiatique se mette en marche : le niqab symbole par excellence de la soumission et de l'aliénation des femmes menacerait une de nos plus importantes valeurs, à savoir, l'égalité homme-femme. Plus grave encore : en des termes à peine voilés, d'aucuns s'aventurent jusqu'à affirmer que le choix d'une infime minorité de femmes de confession musulmane ne serait en réalité qu'un élément d'un prétendu complot islamiste! D'autres exigent du gouvernement qu'il adopte une législation qui limiterait, encadrerait ou interdirait le port du niqab.
Qu'en est-il au juste ? Il est difficile, comme chaque fois que ce genre d'incident refait surface, de discerner clairement toutes les facettes de l'histoire. Selon nous, toutefois, cela va de soi qu'il est complètement inutile de profiter de l'occasion pour faire subir un procès d'intention à toute une communauté de croyances. Le fait est que comme au sein de tous les groupes, il existe, parmi les musulmans et musulmanes, une diversité d'opinions et de pratiques, certaines plus courantes que d'autres. Cela s'applique autant aux communautés occidentales que dans les pays majoritairement musulmans. Selon nous, c'est ultimement le droit à l'auto-définition qui devrait l'emporter, surtout dans une démocratie comme le Québec où il n'existe pas de hiérarchie entre les valeurs qui sous-tendent nos droits et libertés et que le droit à la liberté de conscience et de religion continue de faire partie de notre charte (et cela inclue le droit d'afficher son appartenance religieuse). Cela étant dit, il est tout à fait compréhensible que le niqab suscite diverses réactions au sein de notre société; il s'agit d'une pratique qui tout en étant étrangère (et donc effrayante), évoque pour nous des souvenirs d'un temps révolu où les rapports sociaux entre les hommes et les femmes n'étaient pas égalitaires. Il est essentiel pour tous les Québécois et Québécoises (toutes croyances confondues) de reconnaître cette composante du débat et de lui donner sa juste valeur. Par ailleurs, il va sans dire que plusieurs situations dans la vie courante nécessitent l'identification de l'individu, laquelle ne peut avoir lieu que si le visage de la personne est découvert (examens, institutions financières, etc.). Toutefois, il est aussi essentiel pour une société aussi diverse que la société québécoise de continuer de se donner les moyens pour atteindre un vivre-ensemble harmonieux. Ces moyens doivent non seulement tenir compte des droits et des responsabilités de la majorité, mais aussi de ceux des minorités.
Force est de constater que les lois ne sont pas toujours le meilleur des moyens pour atteindre cet objectif. En effet, les lois ne changent pas nécessairement et automatiquement les pratiques et encore moins les perceptions. D'ailleurs, il y a plusieurs années, une loi, celle sur l'équité salariale, a été adoptée au Québec, justement pour renforcer l'égalité homme-femme. Or, dix ans plus tard, il s'avère que les emplois à prédominance féminine sont toujours moins rémunérés que des emplois équivalents à prédominance masculine.
Dans le cas précis qui nous intéresse, une législation contre le niqab a cela de dangereux qu'elle pourrait avoir l'effet contre-productif de stigmatiser toute une communauté pour un épiphénomène. C'est plutôt à l'intérieur des différentes communautés, musulmane dans ce cas-ci, que doit se mettre en place une dynamique de réflexion,d'échanges et de débats qui permettraient de solutionner de tels problèmes dans le respect des personnes et de la diversité des opinions.
Par ailleurs, s'il est à la fois compréhensible et légitime que nos concitoyens se questionnent, voire même qu'ils s'inquiètent quant au port du niqab, surtout dans les institutions publiques, il est par ailleurs, navrant qu'une nouvelle, qui aurait pu -dans un autre contexte- se retrouver dans la colonne des faits divers, soit placée à la une. Hélas, pour ce qui est des politiques ce n'est guère mieux : on rivalise entre partis pour se présenter comme ultime défenseur des valeurs et de l'identité québécoises quitte à ce qu'un dossier, qui aurait pu être réglé au niveau de l'établissement collégial, se retrouve sur le bureau de la ministre. C'est d'autant plus malheureux, qu'il y a moins de trois ans, un exercice démocratique sur ces questions a été effectué sous la direction de deux éminents intellectuels, à même l'argent des contribuables. C'est à croire que tous ces efforts déployés dans le cadre de la commission Bouchard-Taylor ont été vains.
Bien entendu, cela n'est pas toujours simple ; les questionnements ardus qui perdurent depuis quelques années maintenant le démontrent bien. Or, afin d'arriver à nos fins, il est essentiel d'éviter de tomber dans le piège de l'épouvante psychologique, du repli identitaire et de la surenchère politique et médiatique. Bien qu'assez caricatural parfois, il faut se rappeler que ce débat touche de vraies personnes et a un impact réel sur notre société. Les enjeux sont grands, c'est vrai ; mais pas parce qu'il y a une internationale islamiste qui guette le Québec et qui envoie des éléments perturbateurs comme la dame du cégep Saint-Laurent. Plutôt, il s'agit d'une lutte pour la préservation de l'âme du projet de société québécois basé sur un respect et une reconnaissance de l'intégrité de tout un chacun.