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Montreal, le 30 Août 2007

-Féministe et musulmane

Par Leila Bedeir

 

 

« Au moment où les femmes commencent à prendre part à l'élaboration du monde, ce monde est encore un monde qui appartient aux hommes : ils n'en doutent pas, elles en doutent à peine. Refuser d'être l'Autre, refuser la complicité avec l'homme, ce serait pour elles renoncer à tous les avantages que l'alliance avec la caste supérieure peut leur conférer. L'homme-suzerain protègera matériellement la femme-lige et il se chargera de justifier son existence : avec le risque économique elle esquive le risque métaphysique d'une liberté qui doit inventer ses fins sans secours. En effet, à côté de la prétention de tout individu à s'affirmer comme sujet, qui est une prétention éthique, il y a aussi en lui la tentation de fuir sa liberté et de se constituer en chose ; c'est un chemin néfaste car passif, aliéné, perdu, il est alors la proie des volontés étrangères, coupé de sa transcendance, frustré de toute valeur. Mais c'est un chemin facile : on évite ainsi l'angoisse et la tension de l'existence authentiquement assumée. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe)

 

Ces paroles de Simone de Beauvoir, que j'ai découvertes  à l'âge de 25 ans seulement, ont changé ma vie, car pour la première fois, j'avais accès à des mots pour exprimer ce que je ressentais depuis mon enfance : que les rapports entre les hommes et les femmes tels que je les avais connus n'étaient pas des rapports d'égalité et que les femmes sont victimes d'énormes injustices. Toutefois, le contact avec les paroles de Simone de Beauvoir et avec celles d'autres pionnières féministes que j'ai eu le grand honneur de côtoyer n'a pas été important uniquement parce qu'il m'a permis d'articuler ma conscience féministe. Ce moment a été très important aussi, et surtout, parce qu'il ma permis de réaliser que je portais depuis longtemps cette conscience féministe en moi et que j'avais toujours lutté, à ma façon et avec les moyens dont je disposais, contre les injustices qui m'avaient entourée ; que je n'avais pas accepté de me soumettre au lot inférieur que me réservait ma venue au monde dans un clan profondément patriarcal ; que je m'étais rebellée contre l'oppression de ma mère, de mes tantes et de mes cousines chaque fois que j'avais pu et cela au risque de ma propre sécurité psychique et sociale.  

 

À partir de ce moment, j'ai commencé à lire, à discuter et à poser plein de questions. Je me suis appropriée les termes pour dénoncer le patriarcat et j'ai compris qu'il est très difficile d'appartenir à un clan sans vouloir adhérer aux règles patriarcales qui le régissent. Les théories féministes m'ont permis de déconstruire les nombreux mythes qui avaient dicté ma condition de femme jusque là. J'ai commencé à regarder avec une certaine pitié, du haut de mon diplôme universitaire en études féministes, les membres de ma famille et de ma communauté d'origine (surtout les femmes) qui n'avaient pas encore fait ces réalisions  Je prenais pour des auto-aliénées mes consœurs dont l'identité musulmane dépassait l'appartenance culturelle et, sans vouloir me l'avouer, je jugeais très durement ces filles autour de moi qui enfilaient fièrement leur hijab. Comment faire autrement quand une partie importante de mon intégration à la société québécoise avait consisté à rassurer les gens que je côtoyais que même si musulmane, j'étais acceptable, car je ne mettais pas en application la plupart des prescriptions de ma religion ? Comment faire autrement quand le modèle de la femme accomplie véhiculé dans la société dans laquelle je vivais ne ressemblait en rien à celui des femmes de mon entourage?

 

Éventuellement, j'ai découvert que le modèle d'émancipation que j'avais intégré était intimement lié à des pratiques de surconsommation et à un concept de la femme complètement irréaliste et dysfonctionnel. J'ai commencé à réaliser que les prisons patriarcales n'existaient pas uniquement dans les traditions de mes ancêtres mais partout autour de moi, entre autres, dans les revues de mode et dans la publicité, dans le rire embarrassé de ma copine non musulmane qui un jour me présentait à un copain comme «  militante pour les droits de la femme, mais qui se rase », dans l'achat par une autre copine non musulmane d'une robe de mariage de 4000 $, dans l'absence des femmes, même des Québécoises de souche, des postes décisionnels et, finalement, dans l'impossibilité de traiter, dans un séminaire de science politique universitaire, du féminisme au même titre que n'importe quelle autre théorie politique.

 

Ainsi, j'ai réalisé que même ici au Québec et en Occident  où de grands pas vers l'égalité ont été franchis, beaucoup de travail reste à faire. J'ai aussi compris que les thèmes de l'oppression se recyclent de génération en génération et de société en société, mais qu'il n'y a pas un seul féminisme et qu'il y a beaucoup de femmes qui, même si elles ne remettent pas en cause l'objectif de l'égalité, ont choisi de mener la lutte en fonction d'une identité et d'une réalité qui leur sont propres et tout aussi légitimes. Finalement, j'ai compris que de vouloir imposer à une femme les conditions de son émancipation revient à l'emprisonner à nouveau.

 

Il m'a fallu toutes ces expériences et bien d'autres pour réaliser que l'émancipation véritable ne réside pas dans la capacité d'une femme de s'insérer dans un moule prédéfini, mais plutôt dans sa capacité de s'auto-définir. Pour la première fois depuis très longtemps, j'ai pu dépasser mes propres préjugés et véritablement entendre et accepter ce que me disaient mes consoeurs féministes musulmanes pratiquantes qui ne voyaient aucune contradiction entre leur foi et leur liberté. Bien que je ne cesserai jamais de dénoncer le sexisme virulent qui continue de faire des ravages au sein de ma communauté d'origine et de dénoncer les injustices et les inégalités qui sévissent dans les sociétés majoritairement musulmanes, j'ai cessé de croire que mes habits sexy faisaient de moi une femme plus libre que ma petite cousine qui a choisi de porter le hijab. J'ai aussi cessé de croire qu'il y a une différence entre un Québécois de souche qui bat sa femme et un Québécois de confession musulmane qui bat sa femme. À mon avis, le problème n'est pas dans le fait que certaines femmes s'habillent différemment et que leur cadre de référence est religieux. Le problème est plutôt dans le fait qu'il y a encore trop de femmes et trop d'hommes, toutes confessions et cultures confondues, qui vivent dans le déni et l'indifférence et qui tiennent la lutte pour l'égalité pour acquis ou qui refusent de s'y engager.

 

Selon moi, l'important n'est pas que tout le monde s'engage de la même façon à mener une existence authentiquement assumée mais plutôt que tout le monde s'engage.

 

Leila Bedeir, Membre de Présence musulmane