Pour une citoyenneté participative
Accueil      Ottawa     
À propos de PM Activités Publications Contribuer Liens Coordonnées
    Présence Musulmane Montréal
Plaidoyer pour un nous inclusif
  Inscription à notre liste de diffusion  

Vous désirez contribuer financièrement en tant qu'entreprise, organisme ou à titre individuel à la réalisation des activités de Présence Musulmane Montréal ?

 

 

 

    Publications 

 

Article

Montreal, le 03 Novembre 2009

-Niqab : complot ou pétard mouillé ?

Par Salah Basalamah
Professeur à l’Université d’Ottawa

De la France au Québec en passant par la Grande Bretagne et l'Italie, le niqab a suscité de nombreuses polémiques dans les médias occidentaux en parallèle, et parfois en concomitance, avec celles occasionnées par les apitoiements redondants sur les burkas afghanes. Or, le phénomène ne se résume pas uniquement au sempiternel péché d'incompréhension, voire de procès en sorcellerie, de la part d'un Occident assoiffé de sensations exotiques, mais il s'étend également dans l'espace médiatique arabo-musulman. De la Tunisie à la Turquie, en passant par l'Égypte, dernière en date, une guerre discursive contre le niqab s'installe, à la fois motivée par l'argument sécuritaire en vogue et par celui, toujours plus sensible, de l'égalité entre les hommes et les femmes. Que faut-il lire derrière cette convergence apparente entre une partie du monde politico-médiatique musulman et celles de ses vis-à-vis occidentaux ?

Décriée dans les milieux musulmans majoritaires comme une nouvelle machination islamophobique - même si le niqab est loin d'y être plébiscité - la campagne menée contre la pratique de la couverture de l'ensemble ou presque du visage par une minorité de musulmanes est diversement interprétée. Tantôt présentée comme un complot international contre l'islam et la femme musulmane ; et tantôt comme une collusion politico-médiatique désespérée contre la démultiplication résistante d'une image anticonsumériste de la femme ; ou encore comme une tentative stratégique de s'en prendre contre l'extrême du spectre pour mieux atteindre à plus long terme le milieu : le foulard. Autant de discours qui prêtent le flanc à une représentation de soi irrémédiablement victimaire.

Il reste que l'un des effets de cette couverture médiatique tient dans la controverse interne qui met aux prises différentes sensibilités musulmanes : le niqab est-il une injonction coranique généralisée ou une coutume préislamique entretenue dans les cultures peu urbanisées voire d'origine bédouine du monde arabo-musulman ? S'il faut reconnaître les vertus du dialogue que suscite une telle question au sein des communautés musulmanes, il ne faudrait pas oublier non seulement de mesurer l'importance des enjeux qu'il recouvre en réalité, mais également de les situer géo-culturellement en fonction de chaque type d'organisation de l'espace public concerné.

D'une part, et dans les faits, le niqab ne fait pas l'unanimité dans le monde musulman en raison des différentes interprétations qu'on donne, de part et d'autre, aux versets coraniques qui enjoignent au prophète d'appeler ses filles et ses épouses à le porter. Alors que la majorité s'accorde à ne voir entre le foulard et le niqab qu'une différence de degrés de conformité à la lettre du verset (qui est concerné par ce dernier : la seule famille du prophète ou l'ensemble des musulmanes ?), une minorité n'y voit en revanche que l'appel déduit à prendre les mères des croyant(e)s pour modèle. Au-delà du simple fait de la différence d'interprétation, somme toute naturelle, il faut également y voir le problème des divergences qu'implique le penchant d'imposition mutuelle des opinions. Mais en fin de compte, ce qui importe le plus n'est pas tant de départager le vrai du faux dans une affaire qui se prête par définition au pluralisme interprétatif, mais d'en déterminer la priorité par rapport à l'application des valeurs universelles de justice, de liberté et d'égalité dans les faits. Le niqab est-il un obstacle à ces dernières ? D'aucuns l'affirment. Et pourtant, l'injustice, l'oppression et l'inégalité consisteraient justement à contraindre des femmes de l'enlever, et par là de s'ingérer dans la gestion des intimités.

D'autre part, on ne peut aborder cette question sans prendre en compte le contexte. Une évaluation du phénomène dans l'espace démocratique et laïc occidental ne peut être équivalente à celle qu'on en ferait en pays à majorité musulmane. Et pourtant, la tentation est grande, voire déjà assouvie, de la part de certains pourfendeurs d'injustices autoproclamés de mélanger les registres et de mesurer les faits de société en Occident à l'aune de leurs myopes expériences importées du bled. Comme si on pouvait supposer que les bigoteries rapportées des pays, où l'état de droit est encore loin d'être garanti, doivent forcément se répéter en pays laïcs sous prétexte que les forces maléfiques et souterraines de l'islam(isme) peuvent surgir partout, sans crier gare. Trêve de sensationnalisme…

Le plus étonnant, c'est de lire dans l'appel du Congrès musulman canadien (MCC) que c'est à l'appui de la fatwa (encore à venir) du recteur d'Al-Azhar d'Égypte, désigné par l'un des plus vieux dictateurs du monde arabo-musulman, qu'ils en appellent à l'interdiction du niqab au Canada. On voit bien que les inspirations les plus progressistes ne sont pas forcément les plus émancipées politiquement ni les plus ancrées localement.

Au fond, le niqab est statistiquement un non-lieu, un nouveau coup d'épée dans l'eau, une porte ouverte enfoncée… encore une. Vouloir en faire une affaire de revendication d'égalité des sexes ne fera non seulement que réduire la valeur de ce principe fondamental au degré zéro de la superficialité (alors même qu'il est garanti par les lois et les chartes), mais il contribuera surtout à aliéner la femme qui le porte de sa propre représentation d'elle-même (qui s'en enquiert ?). On le sait après plusieurs décennies de lutte : de même que ce n'est pas la nudité qui a libéré les femmes, ce n'est pas le niqab qui les asservira. Tant que le libre choix est protégé par la laïcité, on ne peut espérer que de vivre avec les épreuves et les inerties de la diversité qu'elle suppose.