On s’est beaucoup demandé ces derniers jours s’il fallait
produire une charte de la laïcité québécoise. Malgré un soutien inconditionnel
de la part des tendances les plus laïcardes (MLQ et autres), il s’avère par
ailleurs qu’on a rejeté la proposition, tantôt avec le souci de se retrouver
avec une interprétation plutôt fermée de la laïcité (Manifeste pour un Québec
pluraliste, publié dans Le Devoir du
3 février), et tantôt avec la conviction qu’elle ne réglera pas « le
problème central » que serait l’islam politique (Le Devoir du 15 février). Tant et si bien que c’est en s’appuyant
sur le rapport Bouchard-Taylor que d’aucuns ont rappelé que c’est « un
livre blanc » sur la laïcité au Québec qu’il nous faudrait plutôt voir
proposé par le gouvernement.
Or, le problème n’est pas tant d’espérer que Jean Charest se
saisisse de la moindre proposition des commissaires sur les pratiques
d’accommodements après presque deux ans d’inaction et d’inconséquences, mais
bien plutôt pour le peuple québécois de se décider à engager un processus
d’autonomisation qui puisse compenser d’une part l’immobilisme de la sphère
politique et, d’autre part, le sensationnalisme médiatique dont profitent les
marchands de la peur.
Les chasseurs de sorcières
Dans un récent article, Marc Lebuis, inconditionnel
pourfendeur de l’islamisme, a souligné qu’une charte de la laïcité
n’endiguerait pas le problème « central » et
« fondamental » qu’est la « montée de l’islam politique,
l'influence de groupes islamisants sur certains partis politiques, la présence
de militants islamistes dans certaines institutions publiques, l'emprise de
l'islam politique sur les musulmans d'ici… » Partisan exalté de la thèse
du grand complot des méchants barbus qui guettent la moindre occasion de
proclamer la république islamique au Québec, le sous-fifre de Daniel Pipes dans
l’espace francophone ne voit rien d’autre dans les enjeux des accommodements
sur les différences culturelles que l’ambition d’une confrérie invisible de
détourner en sa faveur les crispations sociales autour des signes religieux.
Bien qu’on n’explique pas comment ni selon quelle logique rationnelle on peut
opérer un projet aussi improbable qu’excentrique, il restera que même si l’on
devait aller jusqu’à formuler puis appliquer une laïcité « à la
française », rien n’y ferait : « L'islam politique n'est pas une
danseuse de ballet. Si vous le frappez de la main gauche, il sera toujours
debout. Si vous le frappez de la droite, il sera encore debout. » Bref,
l’islam politique équivaudrait en quelque sorte à Terminator ou Zombie…
Bien pire que ces affabulations sur le seul ennemi prétendu
de l’identité québécoise, évidemment tapi sous les draps d’une sournoiserie
insaisissable (sauf pour PDB bien sûr), c’est l’effet pervers causé par autant
de tapage médiatique (à coups d’encarts publicitaires et autres stratégies qui
s’achètent en dollars) auprès d’une population qu’on prend pour naïve et
aisément manipulable. À l’instar des autres marchand(e)s de l’émotion à bas
prix et de la culture de la suspicion à tout crin, le réel danger tient dans
l’utilisation abusive des épouvantails de l’altérité construite, quelle qu’elle
soit. Jusqu’à quand va-t-on continuer à avaler les couleuvres de l’imaginaire
complexé et xénophobe de ces agitateurs en mal d’attention et sans le moindre
projet de société ? Comment peut-on encore faire preuve d’aussi peu
d’assurance dans nos institutions parfaitement laïques au seul mouvement de
chiffon rouge de ces émondeurs des droits et des libertés ?
En parallèle du juridique, du médiatique et du politique
Si on connaît les avantages du recours aux médias pour
exprimer les opinions dans l’espace public, ils trouvent cependant leurs
limites dans la faveur qu’on y découvre pour les discours polarisateurs et dans
la distribution inégalitaire de la parole. Alors comment favoriser le dialogue
et l’harmonisation sociale en dehors de nos médias « impartiaux » et
de nos tribunaux engorgés ?
Premièrement, pour « déjudiciariser la pratique
d’accommodement raisonnable », le rapport Bouchard-Taylor avait notamment
proposé l’alternative de « la voie citoyenne » favorisant ainsi la
« culture du compromis », « les accords facultatifs » et
les « ajustements concertés » (p. 65). Or, cette voie n’a été conçue,
dans le rapport en question, que sous la forme d’un « règlement à
l’amiable » des conflits ponctuels entre des individus. Ce qu’il faudrait
en complément, c’est qu’en deçà de ce genre de règlement, un espace de
prévention et de formation à plus grande échelle soit ouvert. Concrètement, il
s’agira de créer de manière systématique mais indépendante de l’État, une sorte
d’agora citoyenne organisée simultanément à travers le Québec, en partant du
niveau des quartiers, des municipalités, des régions et ainsi de suite par
délégation jusqu’à celui de la province. Dans ce forum public, et autrement que
dans la CBT où on devait s’adresser qu’aux seuls commissaires, les citoyens
sont appelés à se parler directement et à mettre périodiquement sur la table
des questions qui fâchent, des problèmes épineux et des demandes d’explication
relatives aux différences culturelles dans le cadre d’un projet social commun à
la fois global et inclusif. Ainsi, et grâce à l’intervention de modérateurs
soigneusement choisis localement pour le capital symbolique qu’ils possèdent,
on favorisera non seulement un rapport immédiat de respect et d’acceptation
mutuelle des citoyens et leurs diversités, mais également un apprentissage
humanisé des différences culturelles et de la participation sociale.
Deuxièmement, dès lors qu’un mouvement citoyen de base est
enclenché, le politique n’est plus le seul organe de représentation constitué
dans l’espace public. De cette façon, on pare à la fois à la démobilisation des
citoyens qui accusent un déficit de confiance en la classe politique actuelle,
ainsi qu’aux manipulations politiciennes (comme on en voit dans nombre de pays
d’Europe) qui prennent par trop souvent les groupes culturels et religieux pour
les boucs émissaires de leurs campagnes électorales populistes. Nourri par le
fondement de ce qui définit le fonctionnement même d’une démocratie, le
gouvernement ne pourra plus s’excuser de ne pas avoir été interpellé sur ses
responsabilités pour l’apport de son soutien là où les citoyens le réclament en
vue de proclamer la nouvelle identité inclusive du Québec.
Plus qu’une charte de la laïcité et mieux qu’un livre blanc,
une agora citoyenne indépendante de l’État constitue la traduction sur le
terrain à la fois des principes universaux de liberté, d’égalité et de
citoyenneté ainsi que celle de la capacité présumée des Québécois à se parler
encore directement là où d’autres le refusent tout bonnement.
Salah Basalamah, professeur à l’Université d’Ottawa.